Proposition

Comment répondre aux inégalités face à l’insécurité ?

Selon leur milieu social, leur lieu de vie ou leur genre notamment, les Français sont inégaux face à l’insécurité. La réduction des écarts passe par une police plus proche du terrain et une amélioration de l’accès aux droits. Une proposition du chercheur en science politique Jacques de Maillard.

Publié le 9 novembre 2023

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Modes de vie Catégories sociales Lien social, vie politique et justice Quartiers en difficulté

La sécurité est l’une des conditions fondamentales de l’exercice des libertés individuelles et collectives. Reposant sur deux dimensions distinctes, un état objectif (être protégé) et une représentation que l’on en a (se sentir protégé), elle détermine le fait de vivre sereinement, chez soi d’abord mais aussi plus largement dans la rue et dans son quartier, ou encore de voyager ou d’occuper paisiblement les espaces publics. Cette sécurité n’est pas répartie également dans la population, et les populations défavorisées cumulent ici encore les difficultés. Appréhender de façon réaliste ces questions d’insécurité et d‘inégalités conduit à considérer que la sécurité est étroitement liée aux actions de prévention, d’accès aux droits, d’égalité du service public.

Partons des résultats d’enquêtes. Premier constat, issu des données de l’enquête nationale de victimation [1] (ministère de l’Intérieur, 2018) : les habitants des quartiers prioritaires de la ville (QPV) ont un niveau de peur dans leur quartier assez nettement supérieur au reste de la population (26 % en 2018 contre 13 % dans les quartiers environnants). Cette population a aussi plus tendance à adapter ses comportements, renonçant parfois à sortir pour des raisons de sécurité (19 %), contre 10 % pour la population hors QPV. Ce constat rejoint celui des enquêtes sociologiques plus qualitatives qui ont pu montrer comment ces quartiers pouvaient être marqués par l’emprise des trafics de stupéfiants (avec toutes les conséquences négatives pour les habitants, de la peur de se déplacer aux menaces, en passant par les nuisances sonores et l’atteinte à la réputation du quartier), mais aussi plus largement par toute une série d’activités collectives (ateliers de mécanique sauvage, rodéos, etc.) à l’origine de troubles de la tranquillité.

Autre constat : l’insécurité est vécue de façon différenciée en fonction du sexe. Dans l’enquête de victimation citée plus haut, l’écart entre hommes et femmes est net : 32 % des femmes ont peur dans les QPV (contre 19 % des hommes), et 17 % des femmes des autres quartiers des mêmes villes ressentent de la peur contre 9 % des hommes.

Enfin, les résultats des enquêtes internationales (et notamment de l’Enquête sociale européenne, baromètre d’opinion conduit tous les deux ans dans 30 pays par des institutions universitaires et statistiques) attirent l’attention sur le fait que les citoyens s’estiment traités de façon inégale par les services de police : en France, une partie importante de la population (plus importante que dans des pays comme l’Allemagne ou l’Angleterre) estime que la police ne traite pas les riches et les pauvres de la même manière, ou que les minorités sont moins bien traitées que la population majoritaire [2]. Les contrôles d’identité sont perçus comme discriminatoires par une large partie de la population et l’État a été condamné à ce titre en 2016. Ces questions d’inégalités et d’insécurité ne cessent donc de se croiser, et les enjeux sont considérables : protéger les populations socio-économiquement défavorisées tout en évitant de stigmatiser certaines catégories ; s’assurer que les quartiers prioritaires de la ville, mais également les personnes les plus vulnérables, bénéficient d’une égalité de traitement de la part de la police.

Pourtant, on constate que les forces de police sont réparties inégalement sur le territoire, selon les rares données rendues publiques par l’administration. Plus profondément, les modes d’action posent question : les forces de police interviennent dans de nombreux territoires de banlieue de façon sporadique, selon une logique de projection [3] avec des policiers se sentant étrangers aux quartiers. La logique est celle du trop peu (une absence de visibilité policière) et du trop (une présence massive, spectaculaire pour des opérations coup de poing avec des unités aux équipements militarisés). Les habitants de ces quartiers ne s’y trompent pas : ils estiment plus qu’ailleurs que la police « laisse tout passer »…, mais aussi que « les descentes sont trop musclées » [4].

Une police plus proche

Au-delà des banlieues, pour réduire les inégalités face à l’insécurité, la question est plus généralement celle du passage d’une police d’ordre, distante des territoires, usant d’un arsenal répressif dans une logique d’intervention, à une police de service, proche des publics, mobilisant des registres préventif, dissuasif et répressif, assurant une présence régulière et se montrant accessible. On peut ici regretter que les gouvernements successifs, en dépit des effets d’annonce (songeons à la « police de sécurité du quotidien » promise en 2017), ne soient pas capables de s’engager dans un processus de réforme, nécessairement long (il faut gagner les esprits et les cœurs des policiers), chaotique (ces réformes sont chahutées par les intérêts corporatistes) et complexe (il faut toucher le recrutement, la formation, le management, l’évaluation). Des initiatives locales visant à recueillir les demandes des habitants (au-delà des seules statistiques, par définition incomplètes, de la délinquance), des dispositifs partenariaux (favorisant des réponses durables au-delà des interventions ponctuelles des services de police) sont pourtant initiés. Encore faut-il les évaluer, les capitaliser, les diffuser. Retenons que la gendarmerie, par le dispositif « #Répondre présent » lancé pendant la crise sanitaire, a pris au sérieux la question de la protection des individus vulnérables (personnes isolées et exposées) dans les territoires. La protection n’est pas antinomique avec l’assistance aux personnes.

Cette action en faveur des personnes vulnérables requiert de développer des instruments pour favoriser leur accès aux droits. Pour les personnes socio-économiquement défavorisées, les enfants maltraités, les individus éloignés des institutions, les minorités sexuelles, les femmes victimes de violences, le non-recours aux services de police et gendarmerie est courant par manque de temps, absence de maîtrise des dispositifs technologiques, défiance vis-à-vis des institutions, ignorance ou encore non-maîtrise de la langue, sentiment d’incompétence, etc. Si la sécurité est un droit fondamental, l’accès à ce droit, par des actions de communication, par l’amélioration de l’accueil, par la mise en réseau avec des associations, doit être garanti.

Il est essentiel de soutenir les dispositifs d’accompagnement visant une prévention sociale de la délinquance

Une action en faveur de la sécurité soucieuse de corriger les inégalités passe aussi par la prévention. Pour empêcher que soient commis des actes de délinquance, de nombreux dispositifs de prévention situationnelle (visant à agir strictement sur les circonstances de l’acte) ont été mis en place : que l’on songe aux caméras de vidéosurveillance, à l’aménagement des logements collectifs (sécurisation des conditions d’accès par exemple), etc. En complément, il est essentiel de soutenir les dispositifs d’accompagnement visant une prévention sociale de la délinquance. Donnons-en un exemple : une partie du public (pré)adolescent est susceptible d’entrer dans des « carrières » délinquantes ; aussi, dans certaines villes, des dispositifs rassemblant différents acteurs (municipalités, Éducation nationale, aide sociale à l’enfance, protection judiciaire de la jeunesse, parquet, services de police concernés, etc.) ont été mis en place pour repérer les premiers actes (dans le respect du secret professionnel), identifier des débuts de parcours délinquants et tenter d’accompagner les jeunes et leurs familles.

Enfin, dernier point, la question de l’autorité. Qui aujourd’hui n’appelle pas à son renforcement ? L’autorité des institutions et de leurs représentants serait défiée, mise en cause, affaiblie. Ce discours est relayé par les organisations professionnelles (notamment les syndicats policiers) et le ministre de l’Intérieur lui-même. S’il pose une question essentielle – la capacité des représentants de l’État à être obéis –, cet appel au « retour de l’autorité » n’apporte pas la bonne réponse : dans des sociétés complexes, polarisées, critiques, la question du consentement ne se pose pas qu’à partir de la contrainte, mais également à partir de la légitimité. Comment faire pour que la police et la gendarmerie soient vues comme des acteurs dont les ordres sont perçus comme justes [5] ? Le « bon » agent de police est celui qui sait utiliser son pouvoir en traitant les gens de façon égale et respectueuse, en écoutant leur version des faits et en respectant leur dignité. Plutôt qu’une spirale de dégradations, on voit au contraire se dessiner un cercle vertueux.

Jacques de Maillard
Chercheur en science politique, professeur à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (Université Paris-Saclay) et à Sciences Po Saint- Germain-en-Laye, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip).

Extrait de Réduire les inégalités, c’est possible ! 30 experts présentent leurs solutions. Sous la direction d’Anne Brunner et Louis Maurin, édité par l’Observatoire des inégalités, novembre 2021.

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[1Victimation : les enquêtes dites de « victimation » mesurent la perception de l’insécurité par la population que l’on interroge. Elles se distinguent des faits constatés par la police et la gendarmerie.

[2Pour plus de détails, voir « Les relations entre la population et les forces de l’ordre. Un état des lieux en France », Jacques de Maillard et al., in Bien vivre dans les quartiers prioritaires. Rapport 2019, Observatoire national de la politique de la ville, 2020.

[3Logique de projection : des interventions ponctuelles et rapides qui viennent de l’extérieur des quartiers. Se différencie de la présence régulière sur place des forces de police.

[4De la police en démocratie, Sébastien Roché, Grasset, 2016.

[5« Police : de la crise de l’autorité à l’autorité juste », Jacques de Maillard et Sébastien Roché, AOC Media, 8 mars 2021.

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Date de première rédaction le 9 novembre 2023.
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