Analyse

L’enseignement supérieur se démocratise-t-il ?

Les enfants issus de milieux favorisés profitent davantage que les enfants de milieux populaires de l’essor de l’enseignement supérieur. L’analyse de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

Publié le 8 juin 2023

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Éducation Catégories sociales Système scolaire

La progression du nombre d’étudiants a-t-elle permis de démocratiser les études supérieures ? Pas vraiment, car les enfants de milieux favorisés en ont davantage profité que les enfants de milieux défavorisés. Pour mesurer ce phénomène, on peut commencer par observer la part de ceux qui y ont accédé au fil des générations, en fonction du milieu social (graphique 1). Dans les générations nées à la fin des années 1960 (les quinquagénaires d’aujourd’hui), 37 % ont continué leurs études après le bac. Pour celles nées au début des années 1990, le chiffre atteint 57 %. Une progression impressionnante. Mais la hausse a été plus importante chez les enfants issus des familles les plus favorisées (cadres et professions intermédiaires) que chez ceux de milieux populaires (employés et ouvriers) : + 21 points contre + 17 points.

L’évolution est similaire pour les diplômes (graphique 2). Les études s’allongent, mais davantage en haut qu’en bas de la pyramide sociale. Parmi les 25-29 ans, la part d’enfants d’ouvriers et d’employés diplômés de l’université au moins au niveau master ou d’un diplôme de grande école a doublé, de 6 % à 13 %, entre 2008-2010 et 2018-2020. Mais celle des enfants de cadres et de professions intermédiaires aussi, de 22 % à 40 %. Dans un cas, la hausse représente + 7 points, dans l’autre + 13 points. Tous niveaux de diplômes confondus, la part de jeunes diplômés du supérieur a augmenté de 2,9 points dans les milieux populaires, mais de 7,7 points dans les milieux favorisés. Au cours de la dernière décennie, les enfants de milieux favorisés ont donc davantage profité de l’allongement des études que les autres.

Depuis les années 1980, l’enseignement supérieur s’est ouvert à des milieux sociaux qui ne fréquentaient pas l’université auparavant. Un tiers des jeunes de 25 à 29 ans de parents ouvriers ou employés sont diplômés du supérieur. Cette expansion a aussi profité aux milieux favorisés, ce qui fait que les écarts entre catégories sociales, au fond n’ont guère diminué. Surtout, elle a porté essentiellement sur les filières techniques et l’enseignement universitaire généraliste. Les filières les plus sélectives (grandes écoles, écoles d’ingénieurs ou de commerce, médecine, etc.) restent fermées aux enfants d’ouvriers et d’employés [1]. Les dispositifs « d’ouverture sociale » mis en place servent surtout à appuyer la communication des établissements élitistes.

On peut même se demander si on n’entre pas une nouvelle phase. Entre les générations nées au début des années 1980 et celle nées au début des années 1990, le taux d’accès à l’enseignement supérieur a quasiment stagné pour les catégories populaires (de 39,5 % à 41,1 %) alors qu’il a encore augmenté de sept points pour les classes favorisées (de 65,5 % à 72,6 %). Les écarts s’accroissent. Il est trop tôt pour conclure à une fermeture aux catégories populaires du supérieur, mais ces données ont de quoi interroger. Elles montrent pour le moins que la démocratisation n’est pas un phénomène linéaire.

Lecture : dans la génération née entre 1966 et 1970, 24,5 % des enfants d'ouvriers et d'employés ont eu accès à l'enseignement supérieur.

Source : ministère de l'Enseignement supérieur – Données 2020 – © Observatoire des inégalités

Graphique Données
Lecture : en 2018-2020, 4,5 % des jeunes de 25 à 29 ans dont les parents sont ouvriers ou employés sont diplômés d'une grande école.

Source : ministère de l'Enseignement supérieur – © Observatoire des inégalités

Graphique Données

[1« Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 ? », Cécile Bonneau et al., Rapport IPP n° 30, janvier 2021.

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Date de première rédaction le 8 juin 2023.
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